Alamo avant Alamo

L’un des hauts lieux historiques de la première partie du voyage sera Alamo, dans la ville de San Antonio. Comme le nom évoque des souvenirs plus ou moins lointains et douloureux, avec ces valeureux Texans massacrés par des Mexicains en surnombre, on se rafraîchit la mémoire en regardant le vieux classique de et avec John Wayne, le genre de films qui passaient jadis sur Antenne 2 à 20h35, après une séquence de pubs encadrées par deux cauchemardesques métamorphoses d’une fleur en pomme (ou l’inverse).

Aussitôt les souvenirs affluent. Davy Crockett, oui, le même que dans la chanson de Chantal Goya, avec sa toque en castor. Les Mexicains et leur drapeau français, nous donnant la fâcheuse impression d’être du côté des méchants. Les passages mélos, trop long pour les enfants, et aussi pour les grandes personnes, il faut bien l’avouer.

Et les révélations, un peu tardives : Houston, avant d’être une ville, était le nom d’un héros américain, justement celui qui mena l’armée contre les Mexicains pour la victoire finale, rendue possible par le sacrifice d’Alamo. Et l’on redécouvre la fière tirade de Davy Crockett sur la république, cette nouvelle forme de gouvernement que les Texans révoltés veulent donner à leur territoire sous l’emprise mexicaine :

République. J’aime le son de ce mot. Il signifie que les gens peuvent vivre libres, parler comme bon leur semble, aller et venir, acheter ou vendre, s’enivrer ou rester sobres, selon leurs désirs. Certains mots vous font vibrer. République est l’un de ces mots qui me nouent la gorge – la même sensation qui s’empare du père voyant voit son bébé faire ses premiers pas ou son premier enfant entreprendre de se raser et parler comme un homme. Certains mots vous réchauffent le cœur. République est l’un de ces mots.

Ainsi s’exprime l’avatar de John Wayne dans Alamo. On peut imaginer que l’acteur et metteur en scène énonçait ainsi une profession de foi intemporelle. Fausse, hélas : la république n’offre aucune garantie de liberté. Platon a  décrit dans l’un de ses plus célèbres dialogues une république parfaitement dictatoriale. La conclusion est claire, c’est avec une grande tristesse que je l’énonce : Davy Crockett n’a pas lu Platon.

D’accord, je pousse un peu, mais tout de même, faut reconnaître qu’il n’est pas trop fut’ fut’, notre Davy : le Mexique envahissant, avec ses armées napoléoniennes et ses lourds impôts, le Mexique impitoyablement mené par le cruel Santa Anna, le Mexique de 1836 n’est-il pas une république ? Une république qui avait au moins eu le mérite, il faut bien le dire, d’abolir l’esclavage – que les Texans républicains s’empressèrent de rétablir, une fois leur territoire arraché au voisin du sud. C’était bien la peine de se payer de mots et se goberger sur la liberté, mmh ?

Voilà pour les fameuses « valeurs républicaines », locution incertaine et si prisée des pros de la langue de bois.

alamo2

Houston, nous avons un problème.

Laissons donc l’Histoire de côté, et réfugions-nous dans les mythes. Le film possède de bons moments et de belles images. Il était, selon la jaquette du DVD, admiré par John Ford. Peut-être, mais Ford a laissé des œuvres d’une autre trempe. Sa force tient au fait qu’il annonce d’emblée la catastrophe et ne laisse guère entrevoir d’issue heureuse. Nous sommes les témoins d’une course à l’abîme. Une poignée d’hommes savent qu’ils vont mourir, refusant même de quitter le fort quand on leur offre la possibilité d’une fuite honorable. Leur sacrifice permettra, selon la formule consacrée, la naissance d’un monde meilleur – nous sommes, je le rappelle, toujours dans la légende. Mais une légende qui nous interroge : le combattant prêt à se sacrifier, aujourd’hui, ne se trouve guère que parmi les fous d’Allah.

Les trois « chefs » du film sont d’un caractère bien différent. Crockett-Wayne est l’impeccable incarnation d’un pragmatisme tout américain, quand l’austère William Travis (joué par Laurence Harvey), le commandant du fort, conserve de bout en bout une rigueur militaire très West Point. Le troisième larron,  James Bowie (Richard Widmark) est un homme sauvage mû par des pulsions presque animales. Trois qualités de l’Homo Americanus des légendes : la débrouillardise, l’intelligence et l’instinct.

Mais le nom de Bowie vous dit quelque chose ?  Un chanteur peut-être ? Certes. Mais ce n’est pas un hasard : le futur auteur de l’album Heroes a choisi ce pseudonyme en hommage au plus sauvage des braves d’Alamo.

Quant à San Antonio, si ce nom évoque pour vous un commissaire de police, ce n’est pas non plus complètement par hasard, Frédéric Dard ayant semble-t-il choisi le nom de son personnage en pointant au jugé son doigt sur la mappemonde. On respire : à quelques centimètres près, nous aurions eu droit aux aventures du commissaire Chihuahua.

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