Un si grand canyon

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En anglais, l’on parle de Grand Canyon, ce qui est tout à fait justifié. Mais ces deux mots, en français, forment un alliage contre nature. Un canyon, nous dit le Trésor de la langue française informatisé, est une « vallée creusée par un cours d’eau et caractérisée par son étroitesse, sa profondeur et l’abrupt de ses parois rocheuses ». Comment une vallée peut-elle être à la fois grande et étroite ? L’explication se trouve dans une erreur de traduction. Le mot anglais « grand » est un vrai faux ami. Il ne se traduit certainement pas par le prosaïque « grand » mais, selon les cas, par grandiose, majestueux, noble, magnifique, ou d’autres adjectifs du même ordre. Ces termes sont, à la vérité, beaucoup plus appropriés à cet endroit – au sens propre – extraordinaire.

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On voit de loin la montagne que l’on va gravir ou la mer dans laquelle on barbotera. Le désert s’annonce par une nature graduellement plus désolée à mesure que l’on s’approche et la plaine par la disparition progressive des collines. Rien de tout cela avec le Grand Canyon. L’on parcourt une étendue rocailleuse dans une forêt de pins quand soudain le gouffre vous happe. Il faudrait être Argus aux cent yeux pour comprendre la dimension d’un tel précipice. Notre déplorable champ de vision ne nous donne à contempler qu’une parcelle de cette vastitude, dans laquelle on ferait entrer pays entier, avec ses villes, ses lacs, ses monts et ses vaux. L’esprit humain n’est pas capable d’appréhender une telle luxuriance de lointains pitons, gouffres et monts parsemés au long de strates multicolores, phénomène que la photo, cette fieffée menteuse, n’explore que par détails.

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Il arrive qu’avec de bonnes jumelles on puisse apercevoir une poignée d’êtres humains à la dimension d’animalcules péniblement cheminer au fond de l’abîme, précédés par un train de mules à peine discernable. Ce sont les visiteurs du Phantom Canyon, situé à la base du précipice, là où coule un mince filet de Colorado. Plus d’un kilomètre nous sépare de ces explorateurs courageux et fortunés, arrivés là où les premiers découvreurs européens, des Espagnols encombrés de leur armure de conquistadores, ne purent parvenir malgré leurs efforts. Les premiers hommes blancs à marcher au creux du canyon seront des Américains, dans une expédition mêlant aventure et science comme le XIXe siècle en connut tant, sous la conduite d’un manchot nommé Powell.

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L’on visite ce site fabuleux à partir de points de vue accessibles en voiture ou, pour certains, uniquement par navette gratuite. De là, on peut marcher au long du gouffre ou tenter quelques randonnées périlleuses.

L’idée est bonne, dommage que l’affluence de cette haute saison gâche la joie de la contemplation. La foule des touristes (il y a peu d’Américains par ici) a quelque chose d’envahissant qui rappelle, hélas, ce qui est tant désolant en Europe et beaucoup plus rare par ici, le troupeau des visiteurs bruyants et malappris, prêt à trucider tout ce qui bouge pour un selfie à la gloire d’Émail Diamant et de Polident. Ces mêmes touristes que l’on retrouve entassés au Visitor Center, cette oasis de wifi tant convoitée, comme autant d’autistes obnubilés par leurs smartphones.

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