Decorah et Spillville

Mais pourquoi diable aller en Iowa ? Cet État est soigneusement passé sous silence des guides touristiques. Il est vrai que l’on ne trouvera ici point de canyon, grand ou petit, de vallée de la mort ou de cactus hérissant leurs bras vers le ciel, pas davantage de villes illuminées par des néons gigantesques. Ce pays n’est pas celui des westerns ou des villas de stars. On y chercherait en vain villes fantômes, forêts pétrifiées, mangroves et mesas.

« Il n’y a rien à voir en Iowa », avions-nous pu lire. Il a suffit de quelques minutes de flânerie à Decorah pour comprendre à quel point cette réputation était injuste. Contre toute attente, cette petite ville possède un charme remarquable et sait combler le rare visiteur.

Hôtel Winneshiek, Decorah, Iowa

Hôtel Winneshiek, Decorah, Iowa

Nous entrons dans le splendide hôtel Winneshiek pour déjeuner. L’hôtesse nous apprend que le palace a été rénové à l’initiative d’un « généreux donateur ». Qui est-il ? nous ne le saurons pas. Le bâtiment magnifiquement mis en valeur vaut bien tous les bâtiments art-déco de Miami.

Les serveurs nous pressent de questions, tant le touriste ici est une denrée rare. L’un d’entre eux nous annonce fièrement avoir servi ici-même le président Obama, ainsi que (sa mine se renfrogna un brin, ce que l’on peut comprendre en imaginant la scène) ses « chiens joueurs ». Un autre s’illumine quand nous lui disons venir de Paris. Il s’enorgueillit d’avoir vu la bière locale gagner un prix d’excellence en Belgique (« je crois qu’en Belgique ils aiment la bière », ajoute-t-il en scrutant nos visages pour se rassurer).

Art déco à Decorah

Art déco à Decorah

Nous déjeunons une excellente cuisine variée et équilibrée, pour une note sans aucun rapport avec le faste ambiant. Les passants croisés dans le rue nous saluent, tandis qu’une biche déambule sereinement au centre ville sans que cela n’ait rien d’incongru.

Une biche à Decorah

Une biche à Decorah

Decorah, à ce que nous comprenons, comporte une important communauté norvégienne, et l’esprit de corps des exilés a sans doute fait beaucoup pour préserver le bien-être souverain de l’endroit.

A une vingtaine de kilomètres de Decorah se trouve Spillville. C’est la raison principale de mon intérêt pour l’Iowa. Ce gros village fondé par une communauté tchèque – principalement – a accueilli en 1893 le compositeur Antonín Dvořák, qui me passionne depuis longtemps.

Un vestige de la grande célébration de 1993

Un vestige de la grande célébration de 1993

A Spillville j’ai rendez-vous avec deux éminents connaisseurs du musicien et de la région. Je les connais depuis longtemps pour avoir lu leurs noms dans des publications musicologiques, sans les avoir jamais rencontrés. C’est pour moi un événement qui m’intimide. Mais nous sympathisons immédiatement et mes guides dévoilent des trésors de découvertes. Ils m’amènent à Calmar (nom étrange pour un lieu si éloigné des côtes), où se trouvait la gare d’où Dvořák est descendu du train qui l’emmenait avec sa famille depuis New York. Une saison à Manhattan l’avait épuisé, et c’est loin de la foule et des journalistes à scandale qu’il devait se ressourcer, parmi des habitants parlant sa langue et partageant ses coutumes.

Nous refaisons ensemble le chemin entre bois et vallons très européens vers la maison où il demeura un été à Spillville. L’endroit, aujourd’hui musée Bily Clocks, héberge aussi une extraordinaire collection de miniatures animées en bois. Le premier étage est consacré au séjour en Iowa du compositeur, qui lui inspira deux de ses œuvres les plus connues, le Quatuor et le Quintette tous deux dits « Américains ». Nous visitons l’église St. Wenceslaus et admirons le petit orgue utilisé chaque matin par Dvořák à l’occasion des messes. Cette église, m’apprend mon hôte, est construite à même la terre. Chacune des céramiques délicates qui recouvre le sol a été ajustée à la main. « Les Tchèques qui venaient en Amérique étaient des artisans hors pairs, m’explique-t-il. Ce n’est pas pour rien que nous sommes un peuple de bâtisseurs de châteaux-forts ». Je songe que Dvořák était lui aussi un artisan d’exception, s’efforçant de soigner le plus subtil détail de ses partitions tout en se refusant à l’application de recettes toutes faites. Sa musique possède un élévation d’esprit et une sincérité que l’on chercherait parfois en vain, hélas, chez nombre de ses contemporains.

Je contemple, enfin, ces lieux depuis longtemps imaginés au fil de maintes lectures (pas toujours fiables). En descendant la petite colline de l’église, voici la vieille école où furent créées par des amateurs (et l’auteur lui-même) les deux œuvres écrites ici. « N’est-il pas extraordinaire que deux des œuvres les plus connues de la musique de chambre aient été pour la première fois entendues chez nous, à Spillville ? » s’émerveille mon guide. Au bord de la Turkey River se faufilant dans les bois je m’efforce d’apercevoir, dans les frondaisons touffues, le tangara écarlate. Ce  petit oiseau rouge aux ailes noires sema le désordre, dit-on, dans les partitions du maître, qui en retour en recopia le chant pour l’insérer dans son quatuor.

Le mémorial du compositeur sur les berges de la Turkey River

Le mémorial du compositeur sur les berges de la Turkey River

Je quitte Spillville grisé par une douce euphorie.

Musée Dvořák à Spillville

Musée Dvořák à Spillville

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2 réflexions sur “Decorah et Spillville

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