Mississippi

Plein sud pour quitter la chantante Iowa doucement vallonnée. La route perd de son intérêt. Nous faisons un détour par Hiawatha, bourg au nom évocateur du légendaire héros peau-rouge. Mais je suis déçu de ne pas trouver d’évocation du poème de Longfellow. Nous allons dans une ville au doux nom de Hannibal.

Spillville-Decorak-Hiawatha-Hannibal

Une chose frappe le regard dès notre entrée dans l’Etat du Missouri : d’énormes boutiques de feux d’artifice bordent les deux côtés de la route. Sans doute le résultat d’une législation spécifique ? Je m’arrête pour visiter l’un de ces magasins. « Hello, me dit la vendeuse. De ce côté-là, vous trouverez des articles pour enfants, ici pour les familles, et là-bas pour adultes ». Je contemple ébahi des enfilades de coffrets rutilants promettant des fontaines d’étincelles ou des « tirs de barrage de missiles » – évidemment pour défendre la patrie. Certains articles dépassent allègrement les 100 dollars ! Cette passion trouve peut-être l’une de ses origines dans les paroles de l’hymne national, avec cet assaut de fusées anglaises qui ne réussissent qu’à mettre en valeur l’étendard des braves.

Mark Twain et ses personnages

Mark Twain et ses personnages

Hannibal n’a pas grand chose à voir avec le héros carthaginois. C’est la ville emblématique de Mark Twain, celle qu’il nomme (vraisemblablement) St Petersburg dans ses nouvelles. Mark Twain est une figure majeure de l’Amérique. L’un de ses premiers grands écrivains, certainement, et un observateur lucide de ses contemporains. J’ai relu avant de voyager plusieurs de ses livres, souvent marqués par un sens irrésistible de la narration et un humour féroce – quoi qu’après tout assez désespéré.

Au Musée Mark Twain

Au Musée Mark Twain

Mais Twain (de son vrai nom Samuel Clemens) était aussi un homme étrange empreint d’une philosophie bizarrement rationnelle et fataliste. La visite de son musée, réparti entre plusieurs maisons, insiste sur ses bons mots, les aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn, et met intelligemment en perspective les destins de quatre enfants qui décrivent en réalité autant de facettes contrastées de l’Amérique. La jeune et jolie Becky est une aristocrate à l’avenir assuré. Tom Sawyer est un garnement espiègle et tire-au flanc qui use à regret ses culottes sur les bancs de l’école. Il devra travailler dur pour se faire une place dans la société. L’horizon des deux autres paraît complètement bouché : Huck Finn est un vagabond qui ne survit que par des rapines et dort dans un tonneau, quand le jeune esclave Jim rêve de liberté en servant ses maîtres blancs. Mark Twain a été accusé de racisme pour avoir décrit une réalité amère sous une forme humoristique : espérons que le politiquement correct n’aura pas la peau de cet héritage remarquable.

Au(x) fil(s) du Mississippi

Au(x) fil(s) du Mississippi

Nous embarquons pour une courte croisière sur un bateau à aube. Malgré la puissance de ses courants, le Mississippi paraît très navigable. Peu de vagues, l’embarcation est très stable, personne n’aura le mal de mer. Cette ballade d’une heure au vent tiède du Missouri est un moment privilégié, même si en vérité il y a peu de choses à voir. Sur le bateau, un jeune gamin entame une conversation avec moi : il a aperçu quelques pièces de monnaie sur le beaupré mais renonce à aller les chercher (je pense qu’un Tom Sawyer aurait tenté le coup), puis s’émerveille d’un envol de faucons. Visiblement éduqué dans les règles, il se tourne vers moi et se présente :

« Mon nom est J. R. »

« Quoi, comme dans la série ? »

« Oh, je ne sais pas pourquoi on m’a nommé ainsi », se défend-il. Quand il apprend que je suis Français, il se met à compter de un à dix dans ma langue. « Comment ça, tu apprends le français à l’école ? »

« Mais non, c’est tout ce qu’on m’a dit de retenir ».

Bon, c’est déjà un début. Quand je le salue en débarquant du navire, tous ses amis l’entourent d’un air admiratif. « Comment ça se fait que ces étrangers te connaissent ? » Chacun peut bien avoir son quart d’heure de gloire…

D’autres étranges passagers attirent mon attention : des Amishes venus à Hannibal vivre la Mark Twain expérience. Comme dans le film Witness, les hommes portent chapeau large et bretelles tandis que les dames sont strictement coiffées de sombre. L’un d’entre eux vient me parler : il demande si je comprends l’allemand, car c’est sa langue maternelle. Enfin, précise-t-il aussitôt, pas vraiment de l’allemand, mais ça y ressemble. Il s’émerveille que nous venions de Paris et demande ce que nous avons visité. Sa face s’éclaire quand je lui parle de l’Iowa mais il regrette que nous ne soyons pas allés à Des Moines où, à l’en croire, il possède de la famille. Pas sûr que ce soient de charmants compagnons de vacances.

Pendant que nous discutons, sa femme nous tourne le dos, puis garde obstinément les yeux fixés vers le sol quand nous prenons congé. Serait-ce une marque de faiblesse ou d’impureté que de parler à des étrangers ? Mystère. Une autre énigme se pose : les Amishes sont censés vivre à l’ancienne, sans électricité ou machines modernes. Or nous les avons vus arriver en voiture et même parler dans une sorte de gros téléphone relié à une batterie. Où va le monde si les plus vénérables traditions se perdent ?

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