Lincoln à Springfield

Dès l’arrivée à Springfield, capitale de l’Illinois, deux choses frappent le visiteur. Ce sont tout d’abord ces larges avenues bordées de bâtiments intimidants : administrations, palais aux colonnes néo-grecques, monuments imposants en pierre rouge ou blanche. Ensuite – et ici se trouve l’explication de la solennité architecturale de la ville – le portrait d’Abraham Lincoln, omniprésent.

Le tombeau de Lincoln

Le tombeau de Lincoln

Car Springfield est la cité de Lincoln, s’en enorgueillit et le fait savoir. Sur la devanture des restaurants, Lincoln déguste un burger. A l’entrée des parkings, il vient garer sa voiture.  Devant les toilettes publiques… bref.

Mais que signifie Abraham Lincoln ? Devant l’imposant tombeau du président, au cimetière d’Oak Ridge, un visiteur vient me parler (je dois avoir une tête qui attire les locaux).

« Un grand homme, ce Lincoln, me dit-il. Il a sauvé l’Union – on peut penser ce que l’on veut, mais enfin, il l’a sauvée. »

La discussion dérive sur les attentats quand il apprend que nous venons de Paris. « Chez nous les terroristes attaquent les régions côtières : New York, Floride, Californie. Je suis tranquille en Illinois, on les aura détruits avant qu’ils arrivent jusqu’à nous. Et ma maison est protégée par les champs de maïs et cachée par la poussière », ajoute-t-il dans un clin d’œil.

Je note qu’il parle de terroristes et non d’islamistes (les Américains partageraient-ils nos pudeurs de langage ?) et qu’il admire Lincoln pour avoir assuré l’unité du pays et non pour sa lutte contre l’esclavage. En bon Européen, je suis surpris : je pense tout d’abord Lincoln comme un abolitionniste et non comme un défenseur de l’union nationale. La visite du Abraham Lincoln Presidential Library and Museum confirmera ces deux facettes que l’histoire a liées entre elles : en l’occurrence, pour éviter la sécession il fallait en finir avec l’esclavage. Mais le premier objectif primait sur le second, même si l’idée froisse les idéalistes.

Le regard déterminé

Le regard déterminé

Cette ville au tracé austère semble dépourvue de charme. Mais tout change en poussant les portes. Tel restaurant aux abords tristounets se révèle un lieu jovial où éclatent des rires, et qui offre un service amical. Le Musée Lincoln à la façade sévère déploie des trésors d’imagination pour illustrer la vie de l’homme d’état. Sa collection d’expositions est admirable : toutes sont sonorisées et animées avec talent, parfois à l’aide d’hologrammes saisissants, très loin des galeries poussiéreuses qui ont rendu la culture détestable à force d’être sclérosée. Une étonnante reconstitution de l’élection présidentielle de 1860 nous fait vivre la campagne comme si elle avait lieu de nos jours.

Dans les couloirs de la tombe

Dans les couloirs de la tombe

L’un des candidats veut donner la parole au peuple : que ceux qui veulent conserver l’esclavage s’expriment, et leur choix sera respecté. N’est-ce pas le fondement de la démocratie ? Cette opinion rappelle celle professée par nos propres souverainistes : le dernier mot doit appartenir à la voix populaire.
Un autre privilégie la négociation pour préserver l’unité du pays. Assez de débats stériles, parlons, trouvons des terrains d’accord. Comment ne pas songer aux exhortations au « dialogue » et à la « concertation » qui ont envahi notre espace public depuis quelques années ?

La position de Lincoln – seul représentant du parti républicain – est à l’opposée de ces beaux principes. L’union seule compte. Or l’esclavage viole la loi fondamentale ; réaliser l’union, c’est abolir l’esclavage – fût-ce au prix d’une guerre civile. Une telle rectitude ferait passer n’importe quel homme d’état actuel pour un autiste rigide doublé d’un dangereux va-t-en-guerre. Toujours est-il que l’histoire a consacré Lincoln comme l’un des plus grands héros. Ne faut-il pas chercher ici l’une des origines du slogan Freedom is not free ?

Ce musée à lui seul mériterait le voyage jusqu’à la méconnue Springfield.

L'assassinat

L’assassinat

Car qui donc connaît Springfield ? Il ne s’agit certes pas de la petite ville des Simpsons. La démesure du capitole édifié à la fin du XIXe siècle défie l’imagination. Sa coupole culmine à plus de 100 mètres ! Nous le visitons en croisant employés et hommes politiques locaux interrogés par la Fox.

En arrivant au capitole

En arrivant au capitole

Sous la coupole

Sous la coupole

Nous visitons la maison d’enfance du président, pas très animée mais rendue vivante par les talents de conteur du guide. A la sortie, un acteur grimé en Lincoln plus vrai que jamais stupéfie les visiteurs, et terrorise quelques enfants.

Je vais enfin explorer en solo le petit musée sur la guerre de Corée, ce conflit terrifiant et méconnu. Loin des innovations du Musée Lincoln, c’est une galerie à l’ancienne, avec placards défraîchis qui racontent les affrontements entre l’ONU (les Américains formaient l’essentiel de la force armée, mais des Français y étaient également engagés) et les pays communistes qui, selon une technique éprouvée, envoyaient à la mort des déferlantes humaines. On sort de l’endroit un peu hébété en se demandant quel Lincoln, aujourd’hui, serait capable d’en finir avec l’esclavage de tout un pays.

 

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