A travers le bayou

Dans le coin, le Cajun Norbert Leblanc est connu comme le loup de la même couleur. Cet old-timer de 82 ans à la barbe blanche connaît le bayou (marécage de Louisiane) comme sa poche. Il habite d’ailleurs dans le bassin d’Atchafalaya que nous avions ingénument pris pour une catastrophe naturelle.

Lac Martin

Lac Martin

Sa visite guidée du Lac Martin est réputée. Il est vrai que le personnage est savoureux. Et puis, sa propre publicité proclamant « Ici, on est fier de parler français » en fait un incontournable pour nos compatriotes. On n’est dès lors pas surpris de partager la grosse barque avec d’autres lecteurs du Routard.

L'homme et sa proie

L’homme et sa proie

Norbert Leblanc parle de lui en exhibant une tête de saurien naturalisée. « J’ai tué plus de 300 alligators dans ma vie. Le plus gros faisait 500 kilos. Vous pourrez tchécker dans les photos ». A l’instar des Québécois, il dit « tchécker » pour « vérifier ». Il emploie aussi le verbe « espérer » au lieu « d’attendre », et glisse çà et là de surprenants « all right ! » entre deux phrases en français. Naturellement, il donne du tu à de parfaits inconnus, à la mode anglaise.

Je lui demande comment il avait l’habitude d’occire ses proies. « Un coup de carabine là (il montre le crâne de la bête, pointant un espace sur l’arrière des yeux). « Si t’es pas capab, faut tchainger d’métier ». Pan pour l’image romanesque d’un Crocodile Dundee se mesurant au monstre avec un simple poignard.

Je sais depuis notre voyage en Floride que ces animaux sont relativement inoffensifs, en dépit de leur réputation. Les quelques victimes sont des enfants assez petits pour être saisis dans la gueule du monstre ou des amis des bêtes trouvant sympa de jeter quelque nourriture au gator. L’esprit épais du reptile ayant posé l’équation « source de manger égale manger », il est dès lors compréhensible que le carnivore préfère la grosse part à la petite.

Cinquante nuances de vert

Cinquante nuances de vert

Je suis curieux d’en savoir plus sur la combativité de ces bestiaux. « Arrive-t-il qu’un alligator morde un homme ? » « Oh, l’ouverture de la bouche est assez faible. La seule fois où j’ai été mordu, c’était au pouce, par un petit. All right ! J’étais jeune. »

La mort verte

La mort verte

La visite se fait en barque à fond plat. Norbert connaît son affaire. Il mène le bateau dans des recoins impossibles, se faufile entre deux troncs émergés, repère de loin le profil discret d’alligators à fleur d’eau. La surface du lac est recouverte de milliers de lentilles vertes qui lui donnent l’aspect d’un sol praticable. De fait, diverses bestioles articulées et même des hérons aux pattes graciles parviennent à se déplacer sur ce tapis mouvant.

Ah ! Les cro, cro, cro... d'Hildago

Ah ! Les cro, cro, cro… d’Hildago

Au milieu de la visite, notre guide échoue l’esquif à proximité d’un petit alligator à peine dérangé et fait passer des albums de photos, avec divers exploits de pêche. Des grosses prises : Norbert et un croco suspendu à un crochet de boucher, Norbert tenant avec peine un énorme catfish, Norbert en compagnie d’Anne Hidalgo. « Pas trop rassurée, la ma’âme Hidalgo », assure le guide. Tandis que nous contemplons les clichés, il exhibe une bouteille d’eau-de-vie artisanale. Je ne peux m’empêcher de regarder s’il n’y a pas un crapaud à l’intérieur, comme dans Les bronzés font du ski. Chacun a droit à une lampée. Une décoction de maïs et d’autres ingrédients qui m’échappent. Ça serait pas des fois de la betterave ? Faut r’connaître… c’est du brutal !

Le bayou et ses sortilèges

Le bayou et ses sortilèges

Le bateau reprend son cours au sein d’une forêt lacustre enchanteresse. De minuscules fleurs parent la mousse espagnole tandis que le vol nuptial des libellules enlace les nénuphars. National Geographic a consacré un numéro spécial à ce coin, sous la houlette de notre guide pas peu fier de cet honneur.

Certains arbres sont aménagés pour la chasse au canard. L’on a fixé de simple bidons de métal à leur tronc, pour accueillir les chasseurs à l’affût. « Y’a un gars, il est tombé direct dans le lac, l’avait pas tchécké que le fond était pourri », s’esclaffe Norbert.

Ici, on est fier de parler français et de voter Trump

Ici, on est fier de parler français et de voter Trump

Le commerce ? « C’est plus ce que c’était. Les Chinois bouffent tout. » Une sourde nostalgie émane de ce vieil homme toujours alerte, vivant de toute éternité au milieu de la nature. On devine qu’il ne roule pas sur l’or et que le cours des événements a tari ses sources de revenus, hors le tourisme pour promeneurs d’un jour. Nous ne sommes pas étonnés de lire à l’arrière de son pick-up un soutien à Trump, l’homme qui voulait rendre l’Amérique great again.

Bye bye, monsieur Norbert

Bye bye, monsieur Norbert

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