Laura Plantation, Vacherie

De Lafayette à la Nouvelle-Orléans

De Lafayette à la Nouvelle-Orléans

« Créole, ici, voulait dire trois choses : être né en Louisiane, parler français, être catholique. »

Le discours de Julia, notre guide, est clair et précis. La Laura Plantation qu’elle nous fait visiter est située à une heure de route de la Nouvelle Orléans, dans un coin nommé Vacherie.

« Les Créoles méprisaient les Américains. La Louisiane était un pays à part, étroitement lié dans la conscience collective aux Antilles. Cette région était comme un dernier maillon du chapelet d’îles françaises des Caraïbes. »

De fait, quand ces Américains un peu rustauds s’embourgeoisent par le commerce, ils couronnent leur achèvement par de grandes maisons blanches aux colonnades imposantes. Les Créoles, adeptes d’un certain art de vivre aristocratique, préféraient l’harmonie de couleurs franches, et veillaient à dissimuler leur intimité.

La Maison Principale

La Maison Principale

Julia nous raconte avec un humour consommé l’épopée familiale autour de la plantation fondée en 1805 par Guillaume Duparc, un exilé normand peu recommandable. Nous explorons chaque branche de l’arbre généalogique. Surprise, les femmes jouent un rôle essentiel dans le développement de l’affaire.

« Le code Napoléon pouvait faire de la femme une héritière. On n’est pas dans l’univers d’Autant en emporte le vent, avec ces donzelles énamourées d’un mâle dominant ! »

Cette saga pétrie de drames, de chausses-trapes et de rebondissements accompagne une lente prise de conscience de l’injustice de la servitude. Dommage qu’un Zola créole n’ait pas retracé le portrait de ces Rougon-Macquart de la canne à sucre.

Au jardin de la Laura Plantation

Au jardin de la Laura Plantation

L’origine de la Maison Principale est étonnante. On chargea un simple esclave de la bâtir. Simple, mais astucieux. Pour édifier le bâtiment sur un sol d’alluvions, l’homme eut l’idée, sans doute puisée dans la culture de la Sénégambie, de fabriquer des piliers en forme de pattes d’éléphant. Les pièces de bois vont en s’élargissant sous terre, de telle manière qu’elles se rejoignent dans le sol pour assurer l’assise de la maison. Il conçut ensuite habilement l’ensemble de la demeure en pièces séparées, qu’il suffirait d’assembler entre elles. Julia nous montre, dans le sous-sol, quelques-uns de ces morceaux de puzzle encore numérotés avec des chiffres romains.

Détail du jardin

Détail du jardin

L’un des atouts de la Plantation Laura est de mettre l’accent sur le traitement des esclaves. Les cases sont relativement grandes, mais on frémit de songer que deux familles – soit 24 personnes – pouvaient s’y entasser. Toute instruction des esclaves était absolument évitée, en stricte application du Code noir.

Inventaire des esclaves, 1808

Inventaire des esclaves, 1808

Un tableau dressé en 1808 nous renseigne sur le prix des esclaves, considérés comme un bien mobilier et donc faisant partie du patrimoine des propriétaires. On estime que les valeurs de ce registre sont sous-évaluées d’environ 20%, dans l’espoir de carotter les impôts.

Mais le Code noir interdisait-il aux esclaves de faire de la musique ? « Pas du tout. Ils étaient libres de chanter, vraisemblablement sur les histoires qu’ils savaient de la Bible ».

Je suis surpris. Dans les histoires musicales, la « musique des plantations » sur des textes bibliques est documentée comme chantée uniquement en anglais, pour ce que j’ai pu lire. Aurait-il existé un équivalent de Go Down Moses dans notre langue ? Dans un coin de ma tête, j’ajoute un élément à la longue liste des Grandes Questions Sans Réponse.

Julia nous parle des esclaves affranchis après la Guerre de Sécession :

« Certains avaient été recrutés par les Nordistes pour servir de chair à canon. Après la guerre, les survivants sont restés là. Que pouvaient-ils faire d’autre, sans la moindre instruction ? Comme ils étaient dorénavant des employés, et que le dollar sudiste ne valait plus rien, on les payait en jetons. Ces mêmes jetons devaient en retour financer le logement et la nourriture. »

La boucle était bouclée. Des familles entières restaient donc prisonnières d’un système quasi féodal. Situation heureusement transitoire : avec le retour des bénéfices, la circulation d’argent frais remplace assez vite cette économie de faux jetons, d’autant plus que les nouveaux employés venus désormais des plus miséreuses régions d’Italie et du Mexique désiraient palper du billet vert.

Ustensiles de cuisine (maison d'esclave)

Ustensiles de cuisine (maison d’esclave)

En quittant la plantation, je demande à Julia des sources d’information objectives sur cette période. Elle me conseille les documentaires de Ken Burns, « très bien réalisés », m’assure-t-elle. « Et il faut se méfier des raccourcis. Bien des banquiers nordistes se félicitaient de l’agent rapporté par l’esclavage. Quant aux esclavagistes, ajoute-t-elle, il y avait parmi eux des gens de couleur – une cinquantaine – qui n’étaient pas plus humains que les autres ».

Cette information me prend au dépourvu. Mais elle est somme toute en accord avec les fondements de la culture créole, où la couleur de peau ne joue pas. Je manque de lui poser une question qui me brûle les lèvres depuis le début de la visite :

« Est-ce que Louis Moreau Gottschalk est venu jouer à la Plantation Laura ? »

j’ai une affection sincère pour l’oeuvre de ce pianiste et compositeur né à la Nouvelle-Orléans, auteur de pièces de salon et de ravissantes miniatures inspirées par les rythmes du sud qui côtoient de gigantesques productions orchestrales. Hélas, ce nom ne dit rien à mon interlocutrice. « Je chercherai sur Google ». Mais je sais déjà qu’elle ne trouvera pas grand chose.

 

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