Souvenir de la Louisiane

Bien davantage que Nashville, la ville qui voulait être plus grosse par le bluff, New Orleans mérite le titre de cité de la musique. Congo Square, dans le quartier de Treme, était un marché aux esclaves.

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Là, les Noirs chantaient et dansaient chaque dimanche. Une musique entièrement nouvelle devait naître à cet endroit précis, inspirée par l’Afrique, les Caraïbes et l’Europe, pour bientôt devenir une composante essentielle de l’art musical américain.

Fort judicieusement, le Congo Square est situé au coeur d’un parc nommé Louis Armstrong.

A dix minutes de là, on trouve la maison natale de Louis Moreau Gottschalk. Du moins on le suppose, car l’endroit ne se visite pas, et aucune plaque ne vient célébrer le grand musicien. Ma seule source est le site www.louismoreaugottschalk.com qui donne l’emplacement « à l’angle sud-ouest des rues Esplanade et Royal ».

Emplacement supposé de la maison natale de Gottschalk

Emplacement supposé de la maison natale de Gottschalk

Gottschalk, ce découvreur d’exception, serait-il oublié dans sa ville natale ? Je n’ai rien déniché à la Nouvelle Orléans sur ce musicien, même en cuisinant les plus respectables antiquaires.

Maison natale de Gottschalk... peut-être.

Maison natale de Gottschalk… peut-être.

Sa musique de salon l’a parfois fait appeler sous le nom de Chopin créole. Cela ne rend pas justice à son oeuvre : sa symphonie La Nuit des Tropiques (le titre est en français) est peut-être le premier exemple convainquant de musique savante orchestrale américaine, au sens large.

Et cette Fête créole fut composée en 1857 ! D’accord, l’orchestration n’est peut-être pas d’origine, mais ces syncopes latinos et ce foisonnement euphorique n’annoncent-ils pas déjà les meilleures inspirations de Gershwin, Bernstein voire Copland ?

L’histoire du jazz dans cette ville nous renvoie curieusement au premiers jours de notre voyage, dans la lointaine Chicago. Quand les bordels très courus du quartier Storyville furent interdits, les musiciens qui en assuraient l’animation prirent un aller simple pour le terminus. Le style néo-orléanais devait bien vite subjuguer Chicago, puis la grosse pomme, influençant la musique savante. Il fallait la rencontre improbable entre une certaine élite intellectuelle progressiste et cet art intensément populaire pour que le hot jazz s’évade de son ghetto.

A la Nouvelle Orléans plus qu’ailleurs l’on prend conscience de la singularité américaine. Deux mondes différents se juxtaposent sans décalage horaire. C’est là que le pragmatisme américain révèle sa réussite, directe, efficace, non sans charme mais – il faut le dire – un rien frugale. Et c’est aussi là que la fantaisie créole nous touche plus facilement par sa dimension humaine, son refus d’impressionner avec des monuments écrasants de solennité, dans un laisser-aller qui fait dire aux Américains que New Orleans est décidément une ville bien bordélique.

Nous quittons les Etats-unis sur ce constat qui confine au cliché. Adieu, douches fixées dans le mur qu’il faut manœuvrer avec un seul bouton pour modifier – Good luck and have fun ! – à la fois température et débit. Je regretterai ces autoroutes interminables où une voiture me suit des heures à une distance d’un demi-mile, sans chercher à me coller au train. Ces restaus où l’on vous sert sans façon un verre de glaçons recouverts d’une mince couche d’eau, en vous demandant si tout va bien. Ces Américains capables de faire tenir leurs lunettes de soleil par-dessus leur casquette. J’ai essayé : avec moi, ça ne marche pas. Ces adorables geeks de boutiques d’occasion, énormes barbus à la voix fluette dont la panse manque de déchirer un tee-shirt à la gloire des tortues ninjas. Ces gens ordinaires qui vous dévoilent spontanément une part de leur intimité avant de disparaître à tout jamais. Ces familles d’Afro-Américains, assis sur le seuil de leur porte comme dans le poème de James Agee Knoxville, summer of 1915, et qui saluent ces drôles de visiteurs paumés dans des banlieues improbables. Ces musées gigantesques où le moindre détail est pensé pour édifier le visiteur. Ces bénévoles souriants qui vous guident comme les meilleurs professionnels. Les voitures de police aux feux rutilants et ambulances qui déboulent dans une illumination d’OVNI. Ces maisons de familles aisées, alignant à n’en plus finir bibelots et photos de famille dans des vitrines aux lumières tamisées. Ces homeless effondrés au long de trottoirs touristiques. Les longs cris de chats-huants poussés par ces locomotives d’un autre âge tirant des convois interminables. Ces églises blanches promettant, en gros caractères, la félicité éternelle, comme l’espéraient tant les esclaves de Congo Square.

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