Le Long Jour de l’Arrivée

Il est des jours où l’on n’en finit pas d’arriver. Bonne surprise : fini le questionnaire cartonné à compléter avant de poser les pieds aux USA. Un formulaire si mal fichu que jamais je ne suis jamais arrivé le remplir correctement du premier coup, me trompant toujours et invariablement au même endroit. Non, maintenant, on dialogue dès l’atterrissage avec une borne électronique. Du temps gagné, à coup sûr, mais ensuite pas de miracle. Au terme d’une attente démesurée, il faudra avoir une ultime entrevue avec un policier des frontières en chair et en os. L’interrogatoire, comme il est de coutume, est mené sur un ton badin. « Alors les amis, vous allez où ? Bainbridge Island ? Vous savez que c’est une île, comme son nom l’indique, hein ?  Ah, ah ! Vous allez prendre le bateau ? Mais vous avez google-isé Bainbridge, d’abord, pour voir comment c’est ? Et pour le shopping, vous irez où ? »

Je réponds « oui » à tout, en surjouant l’admiration quand le type des douanes me décrit la beauté des paysages maritimes. On sait jamais, des fois qu’il aurait pour consigne de refouler les rabat-joie.

Jusque là, ça va, question attente on reste dans la norme. Mais une fois nos identités tamponnées et les bagages récupérés au pied d’un tapis désormais figé (vu les délais de douane, le tournez manège des valises orphelines a été abrégé), le Long Jour de l’Arrivée déploie ses maléfices. Il est minuit à Paris, et seulement le début d’après-midi à Seattle. Nous ne savions pas encore que nous passerions l’équivalent d’une nuit blanche pour notre premier jour dans l’Etat de Washington.

Entourés d’autres arrivants étreignant des dossiers frappés des armes d’Hertz et Enterprise, nous rejoignons en navette spéciale le terminal des voitures à louer. La réservation a été faite depuis longtemps, ce qui ne change rien aux boniments de la préposée qui insiste pour nous donner un monstrueux 4×4 en lieu et place de la routière dûment réservée depuis la France. Je connais le truc, je suis déjà tombé dans le piège. Le supplément modique quotidien, gonflé par l’ajout des taxes et la durée de la location, doublerait allègrement le tarif initial. Alors, c’est non.

Grosso modo, pour la location de voitures aux Etats-unis, il y a deux façons d’être traités. Soit on vous remet telle voiture, celle-là et pas une autre, sans que vous ne puissiez émettre la moindre réserve ; ou alors, on vous laisse libre dans un immense parking où des autos rutilantes attendent, alignées sur la ligne de départ, en vous demandant de choisir le modèle qui vous plaît. Thrifty à Seattle est adepte de la seconde école. « Vous pouvez prendre n’importe quel modèle entre les places 1 et 21 », me dit un jeune gars. Une belle Ford Fusion hybride retient mon attention, mais son coffre s’avère trop petit pour nos deux valises. Du coup ce sera une Nissan Altima, mécanique aux reprises mordantes et à la malle confortable.

Le smartphone servant de GPS rejoint son support aimanté fixé sur une grille d’aération. Toutes les cartes sont en mémoire, afin de pouvoir se repérer sans 3G ni wifi. C’est parti, direction le nord vers Seattle ville, d’où nous rejoindrons l’embarcadère. Étrange : aucun de nos téléphones ne parvient à se connecter au moindre réseau. Cela nous rappelle nos aventures en « zone blanche », quelque part en territoire indien. Mais là, dans la vaste banlieue de Seattle, c’est tout de même fort. Et le GPS fait des siennes en se mettant à tresser des itinéraires sortis de l’âme tortueuse d’un démon qui rêve. Je vois, sur l’écran, le symbole représentant ma voiture se téléporter de voie en voie, quitter l’autoroute où nous sommes pourtant bien engagés pour s’obstiner dans on ne sait quelle venelle aveugle, tandis que l’appareil m’ordonne sur un ton sans appel d’opérer un demi-tour immédiat. La crainte de me retrouver sans boussole dans une région inconnue taraude mon esprit resté dans un GMT parallèle.

Par bonheur, le chemin vers le ferry est désormais indiqué par des panneaux explicites. Une imposante file de voitures patiente avant l’embarquement pour Bainbridge Island. C’est là-bas que nous avons trouvé un logement avec Airbnb, chose rendue difficile par la faiblesse de l’offre à Seattle et sa région. Seul un bras de mer sépare cette île de la métropole, et une traversée de 35 minutes, après tout, est beaucoup plus rapide que certains trajets en trains de banlieue depuis d’improbables faubourgs.

Tout serait pour le mieux si la file de voitures avançait. Mais tout semble figé en cet interminable après-midi, un peu comme une séance au Sénat ou un match de l’équipe de France de football (ce texte a été écrit avant France-Argentine). Nous apprendrons plus tard qu’à l’approche conjuguée du week-end et de l’été, les liaisons sont saturées, et que plusieurs rotations sont nécessaires pour que l’ensemble des voyageurs puisse « passer de l’autre côté ».

Une fois rendu sur place – il doit être vers les 4 ou 5 heures du matin au tic-tac faiblard de mon horloge interne – me revoici au volant. Le GPS recommence sa grève perlée de cégétiste moustachu et seule une énergique réinitialisation le remet pour un temps dans le droit chemin. Voici enfin notre sweet home, une superbe baraque de bois au milieu de la nature. Mais voilà, elle est vide. Et nous n’avons ni clefs, ni réseau téléphonique pour prévenir notre hôte.

Seule solution : dénicher un point wifi ouvert, et de là renouer le contact. Nous trouverons le réseau salutaire à l’ombre d’un McDo. C’est bien la première fois que l’horrible chaîne de restauration aura pu être d’une quelconque utilité. Quand les clefs sont récupérées et l’appartement investi, le jour est sur le point de se lever dans la lointaine France. Mais l’essentiel est là : nous pouvons enfin nous remettre d’une première journée bien trop longue.

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