Boise Bee

Sur le bord de l’autoroute, une immense pancarte retient mon attention. Elle figure le mufle criard d’un Tigre volant, l’un de ces avions de guerre emblématiques du combat contre la tyrannie. Un nom accompagne la fresque : Warhawk Air Museum, à Nampa. Renseignements pris, ça se trouve dans la proche banlieue de Boise. Autant dire trois fois rien. Me voici donc devant un vaste hangar flanqué de l’inamovible drapeau américain. Je salue au passage un type plongé dans les plates-bandes, sans doute le jardinier du musée, et pousse la porte de l’imposante baraque.

Warhawk Air Museum, à Nampa

Warhawk Air Museum, à Nampa

La pancarte disait vrai : un authentique Curtiss P-40 décoré de la gueule colorée des Flying Tigers vous bondit dessus dès l’entrée. Sur ce genre d’appareils, dépassés techniquement, des aventuriers idéalistes allaient se frotter en Chine à l’envahisseur japonais. Jean-Michel Charlier comparait les Tigres Volants aux Brigades Internationales. Dans les deux cas, il s’agissait d’engagés volontaires, agissant hors de tout cadre officiel, vent debout contre la dictature – qu’elle soit incarnée par Franco ou Hirohito.

 

 

Les Tigres font évidemment songer à la série télé, bien médiocre dans mes souvenirs, intitulée Têtes Brûlées, où les Corsairs aux ailes pliées ont remplacé les P-40. Dommage que son titre n’ait pas repris celui des mémoires de Pappy Boyington, Baa Baa Black Sheep.

Armes des escadrilles de Tigres Volants et signatures des aviateurs

Armes des escadrilles de Tigres Volants et signatures des aviateurs

Le type des plates-bandes vient me saluer. « Where are you from ? » me demande-t-il selon la formule consacrée. « Ah, Paris. Vous savez, je parle français« , me dit-il alors dans notre langue avec une prononciation impeccable. Je n’en crois pas mes oreilles. « Mais je parle français comme beaucoup d’Américains, non ? » s’esclaffe-t-il devant ma mine déconfite.

Il me serre la main. « Je suis le directeur de ce musée. » J’ai l’air fin de l’avoir pris pour un jardinier. Sa carrure à la Buck Danny aurait dû me mettre la puce à l’oreille.  Il cherche ses mots, mais quand il les trouve, il les dit sans accent tout en oscillant, en bon Anglo-Saxon, entre le tu et le vous. Ce colonel retraité de l’US Air Force a travaillé à Bruxelles pour l’OTAN et résidé quelque temps à Nancy, entre divers engagements militaires à travers le globe. En guise de faits d’armes, il me raconte la façon dont il épatait les officiels avec sa maîtrise du français. Il est vrai qu’il y a de quoi.

Beeson, a local hero

Beeson, a local hero

« Il y a peu de choses sur la France, ici. Mais attends, je vous montre quelque chose« . Il m’amène devant la vitrine consacrée à Duane W. Beeson. « C’est un piloté né ici, à Boise. Il s’est engagé comme volontaire dans la RAF avant l’entrée en guerre des Etats-unis. Son uniforme anglais porte les ailes américaines, tu vois ? » En effet. « Et quand les Etats-unis sont entrés dans le jeu, il est resté en Angleterre, mais avec une tenue portant les armes des deux nations« . Je n’y connais pas grand chose, mais le fait a l’air exceptionnel. « Il est devenu un as sur P-51C« .

N’est-ce pas cet avion américain motorisé par Rolls-Royce que les Britanniques ont baptisé Mustang ?

« Oui, le Mustang. Viens, nous avons son appareil ici.« 

Il m’entraîne à grand pas à l’autre bout du musée où trône l’appareil de Beeson, le Boise Bee. Sous le cockpit, vingt croix allemandes noires sur fond blanc attestent la férocité de l’abeille de Boise.

La Boise Bee, terreur des Allemands

La Boise Bee, terreur des Allemands

« On le distingue du P-51D grâce à la forme du canopy. Comment dites-vous en français ?« 

Oui, canopy, je comprends. La verrière, quoi. Les deux Mustangs côte à côte sont parés pour le décollage. Ce n’est pas une image : les avions d’ici sont en parfait état de vol et un grand spectacle est organisé chaque année fin août.

Avant de prendre congé, le directeur me fait remarquer des skis sous l’avion de Beeson. « Il était prévu de déployer des chasseurs en Alaska, pour contrer une éventuelle attaque japonaise de ce côté-là« . Il est vrai que l’Empire du Soleil avait attaqué Dutch Harbour, dans les Aléoutiennes, en 1942 – à ce que j’ai lu, une diversion pour éloigner la marine américaine de Midway.

 

Laissé à moi-même, j’explore le musée. Des jets de différentes époques, des Mig dont un porte les couleurs américaines, un Fokker de l’époque du Baron Rouge ; des véhicules où l’on note une Jeep semblable à celle qui écrabouille l’infortuné Chuck Willys à la seconde case de Matricule Triple Zéro.

Mais l’endroit est bien plus riche encore. De nombreux documents sont mis à la disposition des visiteurs, explorant des pans entiers de l’histoire technologique et militaire des Etats-unis. Je feuillette un rapport longtemps resté top secret sur les plans d’invasion du Japon en 1945. Les hypothèses qu’il soulevait, en terme de durée et de coût en vies humaines, ont certainement pesé dans la décision d’employer la force atomique.

Snoopers and how to blast 'em, 1943

Snoopers and how to blast ’em, 1943

Un autre document confidentiel, Snoopers and how to blast ’em (Les intrus et comment les descendre), de 1943, explique des techniques de combat aérien. Étonnant : ce fascicule très officiel est illustré de fort plaisante façon. Ces dessins comiques étaient sans aucun doute une façon de faire entendre le message en évitant le recours à des schémas trop arides.

Détail de Snoopers and how to blast 'em

Détail de Snoopers and how to blast ’em

Je découvre dans la même veine une collection de dessins signés Gus Roos, un natif de Boise.

 

 

Quelques illustrations et des strips bien dans leur époque, comparables dans l’esprit (sinon le talent) aux BD du célèbre Milton Caniff. De courtes histoires de Roos mettent en scène Winnie the WAC, membre des Women’s Army Corps, bien entendu sexy et un peu sosotte, et sa brune alter-ego Cookie Jones. On se croirait dans un épisode de Pin-up de Yann et Berthet. Mais qui a donc jamais entendu parler de Gus Roos ? Je ne trouve quasiment rien sur internet.

 

 

Je quitte cet endroit avec regret. Il propose bien plus qu’une simple exposition d’avions, telle que j’ai pu en visiter à Planes of Fame. Le musée de Nampa offre d’inestimables ressources documentaires à qui voudrait approfondir sa connaissance de l’histoire du siècle dernier. La chose n’est peut-être pas superflue à une époque où de nouveaux totalitarismes montent en puissance.

Au revoir Cookie

Au revoir Cookie

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s