Fiasco à Frisco

A une heure d’Oakland, le parc naturel de Muir Woods héberge une mémorable collection de séquoias, ces arbres géants que mes lectures de jeunesse décrivaient avec des mots merveilleux. Peut-on se rendre en Californie sans rendre un hommage ému à ces rescapés sans âge ?

Oakland - Muir Woods -San Francisco

Oakland – Muir Woods -San Francisco

Pour rejoindre Muir Woods, nous empruntons une autoroute devenant route simple puis chemin de montagne. Ses lacets aigus déchirent une brume épaisse. Ce n’est pas que nous sommes très haut : le brouillard, dans cette région, est un phénomène ordinaire et déconcertant, fruit du choc entre le Pacifique et l’air continental.

Sur place, la route est bouchée. Nous voyons de nombreuses voitures faire demi-tour. La raison apparaît crûment quand nous sommes nous-mêmes refoulés : toute visite doit être dûment réservée, planifiée à l’heure précise et payée sur internet. « C’est nouveau », nous dit-on. Nouveau, on veut bien le croire, car l’information n’avait pas pointé le bout de son nez lors de la préparation du voyage ; fâcheux, à n’en pas douter. Nous en sommes quittes pour revenir le lendemain, après avoir réalisé les opérations en ligne.

Dans l’attente, nous nous réfugions à Sausalito, ville du bord de mer. Toute la panoplie de l’horreur s’y déploie sans vergogne : boutiques hors de prix flanquées de restaurants fadasses. Pour que la débâcle soit complète, on doit se frayer un passage parmi le ramassis de jobards venu claquer leurs économies de l’année dans des colifichets onéreux made in China.

La randonnée du lendemain au cœur de la forêt des séquoias adoucit cette déconvenue. Les arbres, eux, n’ont rien à vendre, et l’on peine à prendre la mesure de ces colosses séculaire dont la cime chatouille la brume. Finalement, on apprécie le fait d’avoir dû réserver. Ce système de quotas met pour un temps la sourdine au bal des casse-pieds.

Retour via Golden Gate. Surprise, il n’y a pas de péage. La traversée est-elle gratuite ? Faut pas rêver. Toutes les plaques d’immatriculation sont photographiées et répertoriées. On paye à des bornes électroniques ou sur internet avant 48h, sinon gare à l’amende.

Nuées sur le Golden Gate

Nuées sur le Golden Gate

Muir Woods est le dernier parc national que nous visitons cet été. Bientôt nous prendrons le vol retour pour Paris. Dans l’avion, j’échange quelques mots avec nos voisins, tous en-chan-tés de leur séjour à San Francisco. « Pourquoi, pas vous ? » me demande-t-on d’un ton incrédule. J’hésite à répondre. Je connais assez bien les regards torves que suscite le Frisco-sceptique. Et je ne voudrais pas hériter d’une fatwa.

Et pourtant, en mon for intérieur, je dois me l’avouer : non, San Francisco ne me touche pas. J’ai trop vu de ces pseudo-beatnik munis de l’IPhone dernier cri déambuler au fil de trottoirs crasseux. L’excentricité des gens du coin est devenue la norme – une norme déplaisante et connectée. La terrifiante union du Flower Power et de la Silicon Valley a engendré un monde crade et techno envahi de babas pas cool obnubilés par Apple.

Et si encore le temps était agréable ! Mais voilà, même au cœur de l’été, un climat de chien vous fait croire qu’il est 19h en début d’après midi. On crève au soleil, et l’ombre fait grelotter. Par-dessus le marché, la brume épaisse du début de soirée surgit de l’océan pour venir se poser sur la ville, donnant l’embarrassante impression de vivre dans une perpétuelle mi-saison.

L'art du selfie en zone oblique (Lombard Street)

L’art du selfie en zone oblique (Lombard Street)

Bien sûr, la ville a ses mérites. Elle nous parle pêle-mêle de maison bleue adossée à la colline, de courses effrénées menées par Phileas Fogg ou Frank Bullit. C’est la cité de Jack London, des Fabulous Furry Freak Brothers, des hippies, d’une certaine douceur de vivre dont l’âge n’a pas atténué la légende. On y trouve librairies, monuments, musées, l’un des meilleurs orchestres symphoniques du continent, quais aménagés donnant sur Alcatraz et le Golden Gate. On goûte son cosmopolitisme à Chinatown ou Japantown. Et puis, c’est une ville qui ne désempare pas l’Européen, on s’y retrouve, ses quartiers sont clairement identifiés autour de différents « centres ». Et ses rues pentues sont un régal pour la conduite.

Hélas, le siège de l’orchestre symphonique est fermé. Je consulte le programme de l’été : une mise en musique de la Petite Sirène. Pas celle de Dvořák et Kvapil, non, celle de Walt Disney. Fuyons. Les célèbres piers jetés dans le Pacifique ont été aménagés pour accueillir le touriste. Bingo ! C’est la bousculade permanente, un genre de Montmartre sans Place du Tertre. Prenons la voiture. La placidité des grands espaces est un lointain souvenir. Ici, les conducteurs ne s’embarrassent pas avec les limitations de vitesse, méprisent les distances de sécurité et s’invectivent sans façon. J’ai enfin compris ce que signifiait cable car : c’est quand un type pète un câble au volant.

Que l’on daigne me croire : beaucoup de choses en Amérique me fascinent. Les articles posés ici et ailleurs au fil des années sont un témoin assez important de cette affection sincère. L’une des plus grandes qualités de ce pays est l’amour de la liberté. La liberté, contrairement à ce que croient beaucoup d’idéologues, ne produit ni beauté, ni luxe, calme ou volupté. Elle se contente de les rendre possibles : cela peut sembler modeste. Mais c’est l’essence même de la recherche du bonheur. On peut trouver l’incarnation de cette pensée à San Francisco, comme dans le Montana, à Packwood ou à Spillville. Autant d’accomplissements différents de la même idée, façonnés par les hommes qui les ont cultivés à leur manière. Que le lecteur me pardonne de trouver celui de San Francisco moins désirable.

Achever son séjour en Californie a tout de même un mérite. Ce mélange de standing et de laisser-aller, ces resto chers courus par les étrangers, ces voitures fébriles courant au long de rues négligées, tout cela fait respirer avant l’heure un parfum parisien.

Un héros local

Un héros local

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