Le ripoux de José María Morelos

Aujourd’hui, journée route. Nous quittons Uxmal pour rejoindre la côte Caraïbes, du côté de Bacalar, que nos guides présentent comme un site merveilleux. Plus de quatre heures de trajet, perspective pas folichonne vu les dangers de la circulation.

Uxmal-Bacalar, étape la plus longue

Uxmal-Bacalar, étape la plus longue

J’ai déjà parlé des ralentisseurs au dos pointu et des petits rigolos qui filent une vitesse d’autoroute sur des axes secondaires. Il reste à évoquer deux autres joyeusetés.

La première, ce sont les rues perpendiculaires de toutes ces localités. Certaines sont à sens unique, d’autres non, et je mets au défi le plus attentif des conducteurs de ne jamais se tromper, tant la signalisation est discrète et défaillante, et je ne serai ni le premier ni le dernier à m’être trouvé en contresens. Et à chaque carrefour, la question se pose : ai-je la priorité ? Ou bien est-ce le véhicule qui se présente sur l’axe orthogonal ? La question paraît vaine. Elle ne l’est certainement pas, car seuls les habitués s’y retrouvent dans cette mêlée de rues fatiguées et aux panneaux défraîchis. Alors, on ralentit, on observe, on y va à pas de loup. Et cela prend du temps, beaucoup de temps.

La deuxième, ce sont ces deux-roues transformés en mini-fourgonnettes ou taxis de fortune. Il y en a partout, déboulant de chaque rue, transportant passagers ou denrées de toutes espèces. Heureusement, ces engins ne filent pas très vite ; mais enfin, il faut redoubler de prudence et s’armer de patience face à cette flottille imprévisible et omniprésente.

C’est donc armé de toute la philosophie du conducteur ménageant sa monture de location que je traverse la localité dénommée José María Morelos, scrutant avec attention chaque embranchement d’où pourraient surgir les motos carénées. La prudence paye, me dis-je, car voici enfin la sortie de la ville et la route nationale. C’était sans compter sur le ripoux du coin.

Une moto me dépasse et me fait signe de me garer sur le bas-côté. C’est un policier. Il m’indique que j’ai contrevenu à pas moins de trois règlements et suis de ce fait redevable d’une amende de 250 euros. « Vous avez doublé en plein virage, égrène-t-il en levant un doigt, puis vous avez roulé à 55 quand c’était limité à 40 (deuxième doigt) et enfin vous avez failli provoquer un accident (il agite une main en forme de patte de poulet). »

Évidemment tout cela relève de la fable. Ce qu’il y a de bien avec l’expérience, c’est qu’on sait très bien comment ça va se passer. Le type va tout entreprendre pour me faire peur, puis m’intimer l’ordre de faire demi-tour pour payer l’amende, et finir par accepter un petit quelque chose avant de me laisser repartir.

Autant aller droit au but. Je récupère dans le coffre quelques dizaines d’euros auxquels j’ajoute, pour faire masse, des pesos en vrac. Je remets la liasse au flic ripoux qui fait mine de ne pas être satisfait de la somme, alors qu’un large sourire illumine sa face. Il a gagné sa journée et peut-être même son mois, en quelques minutes vite fait bien fait. Il est si content qu’il me tend un énorme pot de miel. « C’est du miel d’ici, vous verrez, c’est formidable ! Cadeau ! ». Je prends le pot en déclarant que cela ferait un chouette souvenir de notre rencontre.

Le geste est bizarre, cependant. Je me demande si l’offrande du récipient n’était pas un moyen de donner un cachet officiel, en quelque sorte, à la transaction financière. Quelque chose comme un achat fictif pour faire entrer le paiement dans un cadre, je n’ose pas dire légal, mais disons moins « illégal », en faisant de moi le complice de cet échange, me compromettant ainsi dans le trafic ignoble dont j’étais pourtant la victime.

En reprenant le volant, je pèse le pour et le contre. J’aurais pu ne pas m’arrêter quand la moto m’a demandé de me garer, mais alors je me serais mis en faute vis-à-vis des autorités ; d’un autre côté, il ne m’aurait sûrement pas poursuivi hors de son fief. Refuser de payer ? Pourquoi pas, mais allez savoir à qui j’avais affaire. A priori je n’aurais pas pris grand risque, mais il restait l’éventualité que le type fasse appel à des comparses. Un drôle sans scrupules protégé par son uniforme peut causer bien des tracasseries à des touristes, quand l’interprétation des textes est à géométrie variable. Et surtout, on ne peut exclure l’hypothèse qu’un ripoux soit également un violent.

Évidemment, l’épisode est très désagréable. Mais guère surprenant. La mésaventure, à l’instar de la turista, fait partie des inconvénients du pays. Les mordidas, morsures qui emportent peu à peu vos ressources financières, sont tristement célèbres dans cette région du monde, que ce soit pour les affaires policières, administratives ou qui touchent au moindre avantage escompté. Et on peut mieux comprendre pourquoi tant de Latino-Américains souhaitent rejoindre leur grand voisin du nord : ce sont eux, en premier lieu, qui subissent l’injustice des mordidas dans leur propre pays.

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