[Cuba] Pensées autour d’un naufrage

Au long du majestueux Malecón (front de mer), je me pose à l’ombre du mémorial aux victimes de l’explosion du cuirassée Maine. Une famille vient s’asseoir à mes côtés. Une discussion s’engage. Je ne m’en rends compte qu’au fur et à mesure, ces gens veulent savoir si j’allais faire des emplettes à rapporter en France. En allant en leur compagnie dans telle « maison coopérative » ils pourraient bénéficier d’avantages divers. Quand ils comprennent que je n’irai rien acheter de la sorte dans ce genre de maison, ils prennent congé. Certainement en maudissant le temps perdu en ma compagnie.

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Je ne les en blâme pas. Je ne suis pas à leur place. Sans doute ferais-je pareil. Dans l’intervalle, la conversation a été instructive. Et sincère, je veux le croire, tant il est difficile d’en avoir la certitude.

« Ici ce n’est pas comme chez vous. Vous avez la liberté d’expression, non ? Ici, on nous dit pour qui il faut voter. On a toujours le même ».

Ils ne prononcent pas son nom. La critique est réelle, mais elle enfonce une porte ouverte. Peut-être dans le but d’éveiller la compassion.

« Avec le bloqueo, Trump nous met en grande difficulté. Il n’y a rien dans les boutiques. » Le Cubain emploie le terme bloqueo pour désigner les mesures d’embargo prises par les USA à l’encontre du régime. En France, la traduction « blocus », quoique complètement fausse, est traditionnellement reprise par une presse partisane ou paresseuse, pourtant si prompte à traquer les fake news. On voit mal comment en situation de blocus – investissement d’une ville, d’un port, d’une position, d’un pays pour lui couper toute communication avec l’extérieur, nous dit Larousse – l’île pourrait accueillir tant de visiteurs, installer des écrans plats Samsung dans les lieux touristiques et importer près de la moitié de sa nourriture des… Etats-unis. 

« Mais le bloqueo est plus ancien que Trump, non ? »

Mon interlocutrice lève les yeux au ciel. « Et comment ! Il remonte à… à… »

J’attends que tombe le nom de Kennedy, mais c’est un autre président qui s’invite.

« Il remonte à Bush ! »

Une pause.

« Quant à la liberté, sais-tu qu’un Cubain peut aller en prison pour avoir conversé avec un étranger ? »

« Ah bon ? Mais alors, vous prenez un risque avec moi, non ? Le policier là-bas, qui surveille la circulation, pourrait vous voir et venir vous embêter ? »

Ils haussent les épaules.

« Oh non, lui il n’est pas dangereux. Mais d’autres personnes peuvent l’être ».

Ces derniers mots sont prononcés la voix basse. Un type muni d’un imposant téléobjectif apparaît. Il fait le tour du monument en cherchant des prises de vue. Les Cubains se tiennent sur leurs gardes. La discussion reprend quand il disparaît.

« Prends la nourriture, par exemple. Pour nous c’est un problème. »

« Pourquoi, elle est chère ? »

« Non. Elle est rare. » J’ai encore dans l’oreille la prononciation languissante de cette terrible phrase, avec ses s à peine prononcés, suggérés dans un chuintement : no, eh ehcaha.

L’image de ces boutiques remplies de vide, où des commis veillent sur des stocks invisibles comme dans la Varsovie sous Jaruzelski, s’impose à moi.

« Et puis on fait beaucoup pour les touristes, hein. Tiens, le lait. Il est interdit aux enfants de plus de trois ans ».

« Interdit ? Et pourquoi ça ? »

« Ils s’imaginent que les touristes ont besoin de boire du lait. Alors, il est réservé aux touristes, pas aux enfants ».

Au Malecón

Au Malecón

L’échange me met mal à l’aise. J’imagine très bien la souffrance de ce peuple. Je ne suis pas en mesure de dire dans quelle mesure le discours est convenu pour susciter ma pitié. Et puis, il est curieusement articulé. Trump est mis en accusation, mais ce sont les gouvernants cubains qui sont critiqués, et à travers eux, un système de pensée bien identifié. Pourtant le catéchisme officiel est parfaitement décliné :

« Dans ce pays il y a trois grandes réussites. L’éducation, la santé et la sécurité. Pour le reste, c’est difficile ».

Un thuriféraire du Parti ne dirait pas autre chose. Les régimes de cette obédience ont toujours mis en avant la réussite de leurs « systèmes » pour éblouir les naïfs. A se demander pourquoi tant de ressortissants de tels paradis risquèrent leur vie en traversant le rideau de fer, le 38e parallèle ou le détroit de Floride. Pour Cuba, on se doute bien que les données sont fournies par le pouvoir, unique source dont disposent l’OMS et les autres instances internationales pour classer le pays. Une simple balade dans la rue suffit à mettre le touriste en présence de nécessiteux. Un pauvre type veut quelques pièces en exhibant un œil tout blanc, tirant sur sa joue pour mieux montrer l’infirmité. Une dame assez élégante, « ancienne ballerine », cherche de quoi soulager sa jambe folle. Une telle Cour des miracles cadre mal avec un système de santé à la pointe du progrès.

L’embargo américain est-il la cause du dénuement des Cubains ? Voire. En pays communiste, la pénurie est la règle, que ce soit l’hiver à Moscou ou le printemps à Prague. Tout est bon pour justifier la dèche. La canicule, le blizzard, les tornades, les nuages de sauterelles, les saboteurs à la solde du capitalisme, les accapareurs. Mais jamais le collectivisme.

Supprimer l’embargo ? L’idée paraît généreuse quand on voit les souffrances de tout un peuple. En vérité, cela ne ferait qu’empirer les choses en enrichissant encore la nomenklatura, et non le Cubain de la rue. Toute l’histoire de la Détente démontre ce triste mécanisme ; Orwell l’avait du reste parfaitement décrit dans les Animaux. Les causes externes ont toujours servi de paravent pour cacher la véritable cause du drame. De mémoire d’homme jamais on n’a vu le système marxiste fonctionner, sous aucune latitude et à aucune époque. Sa survie, pour notre malheur, ne doit qu’aux lâchetés et aux aveuglements du monde libre.

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