Le calmar miraculeux

Une tempête tropicale grandit dans le Golfe du Mexique. La Nouvelle Orléans est mise en alerte. Pour nous, en Floride, le phénomène se traduit par un ciel voilé et des averses l’après-midi. Nous ne pourrons guère contempler de ces couchers de soleil à la beauté légendaire.

Cocoa Beach

Cocoa Beach

A Cocoa Beach, non loin du Cap Kennedy, d’imposants navires de croisière mouillent dans le port. La plage est fréquentée par quelques surfeurs. Déception, l’eau est plutôt froide. L’endroit est intimement lié à la course à la Lune. C’est dans cette ville que s’installèrent les techniciens du Centre Kennedy, puis les journalistes attirés par la grande aventure lunaire. Mais aujourd’hui, c’est surtout une enfilade de boutiques bios, vouées au surf et aux croisiéristes fortunés.

Dernière étape du voyage, Ruskin, sur le golfe, de l’autre côté de la péninsule. Nouvelle déconvenue, l’endroit est isolé, l’eau trouble – peut-être à cause de la tempête en mer, peut-être aussi car nous sommes dans le golfe de Tampa. Depuis notre repaire – une résidence tristounette dans un endroit de prestige, et pourtant désert – il faut plusieurs dizaines de minutes de route pour rejoindre une agglomération. Mauvais plan. Mais je note un ponton de bois surplombant les flots.

Gaffe aux lamantins

Gaffe aux lamantins

Au Walmart de Saint Pétersbourg je dégote une canne à pêche pour 13 dollars, ajoute plombs et hameçons, mais ceux-ci n’existent qu’en gros modèles, de la taille de ceux qu’on utilise en Corse pour traquer le congre aux gros crocs. L’appât est tout trouvé : du calamar congelé auquel, annonce l’étiquette, nulle proie ne saurait résister.

Vérifions ! j’amorce une généreuse portion de céphalopode et lance au jugé. Au bout d’une demi-heure, premières touches timides. D’invisibles créatures s’amusent autour de l’hameçon. Et puis, la bonne grosse secousse. Je ferre la prise que je laisse partir quelques secondes, histoire de fatiguer l’animal. Puis je serre le frein et lentement, avec toute la patience d’un vieux loup de mer, ramène la chose à moi par de lentes tractions de la canne, rembobine, la laisse filer quand elle s’énerve, recommence. Quelques secondes de ce traitement et je ne mouline plus qu’un poids mort. Drôle de poisson qui abdique toute résistance : je sens bien qu’il est là, mais qu’il se laisse porter, comme résigné. Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

Une forme effilée apparaît sous la surface. Je le vois, et il me voit, reprend le combat, comme s’il avait soudainement pris conscience du concept d’ennemi. Je hisse un corps frétillant sur le ponton. Je reconnais un petit requin-marteau. Quoi ! Moi, touriste très moyen sans grands moyens, avec mon couvre-chef Décathlon et ma canne à treize dollars, me voilà promu terreur de mangeurs d’hommes ! Oh, ce n’est pas le grand modèle, plutôt le gros bébé ou l’ado frais sorti de chez Papa-Maman, dégoûté en l’occurrence de son premier contact avec l’homme.

La terreur gigotante

La terreur gigotante

Cela dit, il n’en mène pas large, l’homme. Il faut décrocher l’animal se tortillant comme un beau diable et le remettre vite fait à l’eau. Si j’en crois mes lointaines lectures de Cousteau-Pacalet, le requin meurt à l’air libre, ses organes internes n’étant soutenus que par la pression de l’eau. L’idée saugrenue de l’enfermer dans une gigoteuse comme un nouveau-né me traverse l’esprit.

Heureusement, il n’a mordu que du coin de la gueule, le tueur des abysses. Je n’aurai pas à risquer mes doigts dans ses mâchoires acérées pour le libérer. Je lui appuie fermement sur la nuque – le contact rêche avec la peau d’un requin est inoubliable -, détache le crochet toujours muni de sa part de calamar-miracle, et pousse du bout du pied monsieur Dendlamer à l’eau. Je le vois s’éloigner, un peu sonné mais bien vivant, se jurant sans doute, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Auréolé de cette première fois (à un certain âge, les premières fois deviennent des raretés qu’il faut savoir savourer), je reprends l’exercice. D’autres poissons mordront. Mais des sales bêtes. Des poissons-chats de belle taille. C’est toujours avec dégoût que je contemple le faciès hideux de cet animal. Existe-t-il poisson plus abominable, mis à part la lamproie, le blobfish et le Captain Iglo ? J’étais loin de me l’imaginer, ce parasite ignoble a colonisé le golfe de Tampa. Satanée prise munie de piquants sur le dessus et le côté, et dont le contact à la fois ferme et gluant a tout d’un crâne d’Alien. Il y en a partout, apparemment ; j’ai dû en sortir une bonne dizaine en quelques heures de pêche, dont un assez impressionnant depuis la jetée de Naples et qui s’est retrouvé immortalisé par une volée de selfies de badauds ébaubis (aucune proposition de selfie n’a été faite au valeureux pêcheur, on se demande pourquoi).

Dieu qu'il est laid

Dieu qu’il est laid

C’est le dernier souvenir de Floride pour cette année. Sitôt le monstre remis dans son élément, et les restes de calamar miraculeux disséminés dans la nature, nous prenons la route de l’aéroport. Je conduis un sourire béat aux lèvres en mémoire du petit requin-marteau et de l’énorme poisson-chat. Celui-ci m’a laissé aux mains des restes de son mucus, formant lentement une glu odorante. Ce soir-là, les passagers du vol AF 099 Miami-Paris ont sans doute senti une vague et tenace odeur de catfish dans la cabine.

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